CELA (C. J.)


CELA (C. J.)
CELA (C. J.)

Le prix Nobel de littérature a été attribué en 1989 à Camilo José Cela. Après José Echegaray (1904, avec Frédéric Mistral), Jacinto Benavente (1922), Juan Ramón Jiménez (1956), Vicente Aleixandre (1977), C. J. Cela est le cinquième homme de lettres et le premier romancier d’Espagne qui obtienne cette distinction. Dans l’univers multiple de cet écrivain prolifique, le premier centre d’intérêt est toujours humain: «Ce qui nous intéresse est tout autour de nous, à côté, au-dessus, en dessous. Ce qui nous intéresse, ce sont ces hommes qui rugissent, ces femmes hiératiques, cet enfant qui rit, cette fillette effarouchée...» Cette observation faite par Cela à propos d’une corrida peut s’étendre à toute son œuvre.

Vie et littérature

Camilo José Cela Trulock naquit le 11 mai 1916 à Iria-Flavia, village près de Padrón (La Coruña), en Galice, d’un père espagnol et d’une mère anglaise. Les études entreprises à l’université de Madrid sont interrompues par la guerre civile. Des gagne-pain divers l’aident alors à survivre. Il écrit son premier roman à vingt-six ans. Rétabli d’une grave maladie pulmonaire, il se consacre à la littérature, toujours en contact – par les voyages, les conférences, les amitiés, les expériences les plus diverses – avec la réalité du monde qui le passionne. Il crée, en 1956, à Palma de Majorque, une revue littéraire, Papeles de Son Armadans , qui, pendant près de vingt-cinq ans, accueillera les écrivains de l’exil tout autant que ceux qui sont demeurés en Espagne sous le régime franquiste. En 1957, Cela est élu à l’Académie espagnole. Célèbre, il reçoit désormais tout autant les honneurs de ceux qui l’admirent que les attaques de ceux que sa truculence, son franc-parler, son indépendance d’esprit font sortir de leurs gonds. Dans la ligne de Pío Baroja, il exprime une conception de la vie marquée par un pessimisme profond autant que par une immense compassion pour les êtres humains.

L’œuvre romanesque

Virtuose des techniques narratives, Cela a horreur de la répétition. Aux critiques déroutés par ses innovations il oppose cette définition: «Le roman c’est tout ce qui, édité sous forme de livre, admet sous le titre, et entre parenthèses, le mot de roman .» Prise au pied de la lettre, cette formule revendique pour le romancier une liberté absolue qu’il met en œuvre de son premier à son dernier roman.

La Familia de Pascual Duarte (La Famille de Pascual Duarte , 1942) est le récit écrit en prison, par un paysan d’Estrémadure, condamné à mort pour le meurtre de sa mère. À la mémoire du narrateur tout affleure, impitoyablement: l’enfance de misère, les parents monstrueux, la sœur prostituée, le frère dégénéré, les scènes sordides. Ce voyage halluciné au centre de l’horreur, publié sous le régime franquiste, heurta de plein fouet la conscience officielle. La censure n’intervint pas; mais, désormais, le jeune écrivain fut tenu à l’œil. Le livre connut un succès éclatant. Il inaugurait en Espagne une ère nouvelle pour le roman, que l’on appela el tremendismo (de tremendo , terrible). Au-delà du réalisme ou de la dénonciation sociale, l’auteur mettait à nu, avec une maîtrise admirable du style, la racine du mal ou sa cynique absurdité, à l’instar de L’Étranger de Camus dont on a souvent rapproché ce premier livre.

La trajectoire romanesque de Cela s’écrit en lignes brisées. Pabellón de reposo (Pavillon de repos , 1943) a pour décor un sanatorium. Les monologues des pensionnaires, égrenant leurs rêves et leurs angoisses, constituent le thème de ce roman «de l’inaction». La technique narrative change encore dans Nuevas Andanzas y desventuras de Lazarillo de Tormes (Nouvelles Aventures et mésaventures de Lazarillo de Tormes , 1944) qui se situe dans le droit-fil du roman picaresque.

La publication de La Colmena (La Ruche , 1951) fit sensation. Les censeurs franquistes avaient rejeté la première version, ainsi appréciée: «L’œuvre est franchement immorale, parfois pornographique et, à l’occasion, irrespectueuse.» La première édition parut à Buenos Aires, mais circula vite en Espagne, avant sa publication officielle en 1962. Le livre met en jeu les vies de nombreux personnages, dont les fils bigarrés, lamentables ou puérils, s’entrecroisent pour brosser la fresque d’un microcosme; une ville, Madrid, saisie dans l’âpre et dure vérité de l’après-guerre. Cette «structure kaléidoscopique», le grouillement des personnages fictifs ou copiés de la réalité, l’imbroglio de leurs destinées, la multiplication des points de vue et des éclairages, la réduction de la durée de l’action à deux jours de l’hiver de 1942, tout contribue à donner de façon intense et impressionnante l’illusion d’une vie collective. Tournures populaires, dialogues percutants, verve débridée, style haletant: voilà quelques aspects de la langue de ce roman, dont on a pu dire qu’elle en était le véritable protagoniste. Ni argument ni dénouement: le halo d’incertitude qui enveloppe cette «ruche» humaine contribue à l’inquiétude ou à l’émotion que suscite ce livre étonnant, proche de Manhattan Transfer de J. Dos Passos ou de Contrepoint d’Aldous Huxley. Mais l’influence la plus immédiate est sans doute la technique de l’esperpento (stylisation déformante) mise au point par Valle-Inclán, à qui Cela doit beaucoup.

À l’opposé du réalisme déchirant de La Ruche , c’est dans le domaine de l’imagination onirique que le lecteur est entraîné avec Mrs. Caldwell habla con su hijo (Mrs. Caldwell parle à son fils , 1953). Au bord de la folie, une mère adresse à son fils mort le pathétique monologue de sa passion hallucinée. L’argument tragique de La Catira (1955) sert de prétexte à une évocation saisissante du Venezuela. La technique romanesque se renouvelle radicalement dans un nouveau cycle. San Camilo 1936 décrit, dans une langue somptueuse et échevelée, les débuts de la guerre civile à Madrid. Dans une ville «qui commence à sentir le cadavre», la violence, le sexe et la mort deviennent les maîtres du jeu. Ce carnaval macabre se poursuit dans Oficio de tinieblas 5 (Office des ténèbres 5 , 1973) qui n’est pas à proprement parler un roman, mais, au dire de l’auteur, «la purge de mon cœur». Toute structure éclate ici au profit de fragments qui dénoncent le culte de la nuit de l’esprit que célèbrent une société et une civilisation pourries par le mal. C’est encore le souvenir obsédant de la guerre civile que cherche à exorciser Mazurca para dos muertos (Mazurka pour deux morts , 1983), prix national de littérature, 1984, qui marque le début d’une trilogie galicienne. La brutalité se déchaîne dans Cristo versus Arizona (1988).

«Écrire pour purger son âme»

Exubérante et foisonnante, l’œuvre de Cela ne se limite pas au roman. Elle prit naissance dans la poésie: Pisando la dudosa luz del dia (Foulant la douteuse lumière de l’aube , 1936; publié en 1945); Cancionero de la Alcarria (1948); María Sabina (1967). Les nouvelles ou les récits d’un genre nouveau – entre la caricature et l’eau-forte – baptisé apunte carpetovetónico (esquisse carpétovétonique , par allusion à la sierra qui sépare le Douro et le Tage) composent plusieurs volumes: Nuevo retablo de don Cristobita ; El bonito crimen del carabinero y otras invenciones ; El gallego y su cuadrilla ; El molino de viento y otras narraciones cortas ; Gavilla de fábulas sin amor ...

Explorateur passionné de l’Espagne profonde et rurale, fuyant la ville dont il a horreur, Cela a renouvelé le genre du voyage littéraire, à la façon des écrivains de la «génération de 98» (Unamuno, Azorín, Pío, Baroja...) avec les récits de ses «vagabondages» dans diverses régions, dont il rend compte avec une lucidité sans merci et une profonde sensibilité artistique: Viaje a la Alcarria (1948); Ávila (1952); Judíos, moros y cristianos (1956); Primer viaje andaluz (1959); Viaje al Pirineo de Lerida (1965); Del Miño al Bidasoa (1981); Nuevo viaje à la Alcarria (1986).

Essais ou écrits divers (Toreo de salón , Lectura del Quijote ...), mémoires (La Cucaña ), études lexicographiques (Diccionario secreto , Enciclopedia del erotismo ...) composent aussi l’œuvre considérable de Camilo José Cela, dont la personnalité puissante et non conformiste s’impose au premier rang de la littérature espagnole depuis plus d’un demi-siècle. Le jury du prix Nobel déclarait justement avoir distingué cet écrivain si original «pour la richesse et la puissance expressive de son art de prosateur, qui incarne, avec une compassion maîtrisée, une vision provocante de la détresse humaine».

Encyclopédie Universelle. 2012.

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